Politique

Les réformes institutionnelles de la révolution comorienne : quelles adaptations pour les institutions d’aujourd’hui ?

Par la Rédaction – Le Karthala 

Près d’un demi-siècle après la révolution conduite par Ali Soilihi, la question de l’adaptation des grandes réformes institutionnelles de cette période au contexte politique comorien actuel reste d’actualité. Les bouleversements opérés entre 1975 et 1978 ont marqué la société, mais qu’en reste-t-il aujourd’hui, et comment ces réformes pourraient-elles inspirer les institutions contemporaines ?

Un souffle de modernisation radicale

La révolution soilihiste s’est démarquée par la volonté de rompre avec le système hérité de la colonisation et des structures féodales. Ali Soilihi, dans son discours du 13 août 1975, affirmait :« Il nous faut inventer des nouvelles institutions, à la mesure de nos aspirations, fondées sur la justice et la participation de tous » (Discours à la Nation, août 1975). Sous son impulsion, l’État est centralisé, les privilèges coutumiers sont remis en cause, le système judiciaire réformé, et les Comités Révolutionnaires de Village (CRV) créés afin de rapprocher l’État du citoyen et de stimuler la participation populaire.

Des institutions actuelles entre héritage et inertie

Aujourd’hui, les Comores disposent d’institutions composites, où tradition, compromis politiques et aspirations à la modernité coexistent souvent sans réelle articulation. Selon le rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD, 2017): « La décentralisation reste largement théorique aux Comores, tandis que la centralisation du pouvoir limite l’effectivité de la participation citoyenne » (PNUD, Rapport sur la gouvernance aux Comores, 2017).

Les mécanismes actuels de gouvernance locale n’offrent pas toujours aux citoyens une réelle autonomie, et les relations entre l’État central et les îles demeurent complexes.

Quelles adaptations pour aujourd’hui ?

Repenser la participation citoyenne

Les CRV, malgré leurs dérives, avaient pour ambition d’impliquer chaque villageois dans la gestion locale. La Révolution a de ce point de vue cherché à briser l’indifférence politique du citoyen comorien, en l’obligeant à participer. Aujourd’hui, renforcer les conseils de quartier ou de village avec de véritables compétences et moyens permettrait de donner un contenu concret à la participation locale.

Moderniser la gestion publique 


La centralisation extrême de l’époque révolutionnaire n’est plus adaptée, mais l’État moderne peut utiliser les outils numériques pour simplifier l’administration et rendre la gestion publique plus transparente et efficace. La Banque Mondiale note d’ailleurs que« la digitalisation des services publics en Afrique insulaire peut considérablement améliorer la relation entre l’État et les citoyens » (Banque Mondiale, “Gouvernance en Afrique insulaire”, 2021).

Justice sociale et égalité


La Révolution soilihiste avait mis l’accent sur l’égalité d’accès à l’éducation, à la santé et à la justice. Comme le rappelle Ali Soilihi lui-même :« Aucune société ne progresse sans l’égalité des chances » (Extrait du Plan national de développement 1976-1978). Adapter cet objectif aujourd’hui passe par des politiques publiques inclusives et adaptées à la diversité des îles.

Entre héritage et modernité, un équilibre à trouver

L’expérience révolutionnaire comorienne montre qu’il est possible de repenser les institutions à partir des besoins locaux et de l’histoire nationale. Mais, comme le conclut le politologue Jean-François Bayart : « Les institutions africaines ne peuvent réussir qu’en s’appuyant sur la volonté collective et sur la capacité de chaque société à inventer ses propres modèles » (Bayart, “L’État en Afrique, la politique du ventre”, 2006).

Là aussi, s’inspirer des réformes de la révolution ne signifie pas reproduire le passé, mais l’adapter, sans nostalgie ni tabou, pour répondre aux défis contemporains : insularité, mondialisation, exigences démocratiques.