
Une politique tarifaire généralisée
Dans moins d’une semaine, les nouvelles mesures tarifaires américaines seront officiellement appliquées, à partir du 8 août 2025. Elles instaurent des droits allant de 10 % à 50 % sur les exportations de près de 57 pays, dont de nombreux États africains.Décrété le 2 avril et déployé en deux phases (minimum 10 %, puis tarifs spécifiques jusqu’à 50 %), le dispositif ne fait aucune exception pour les pays bénéficiant de l’AGOA, ce qui marque un tournant brutal dans la relation commerciale Ouest–Afrique. « Pour 51 pays africains, 29 sont soumis au tarif de base à 10 %, tandis que 22 font face à des droits jusqu’à 50 % », selon une étude publiée le 28 juillet dernier par l’Institut international du développement durable (IISD).
Impact concret sur les économies africaines
Lesotho : une industrie textile anéantie
Le secteur textile, vital pour le Lesotho, a été paralysé par une menace tarifaire à 50 %. Des usines comme Tzicc ont fermé leurs portes après l’annulation des commandes américaines, entraînant des licenciements massifs parmi les ouvrières. Le Ministre du Commerce Mokhethi Shelile déclare :
« Même à 15 %, ce tarif compromet gravement notre compétitivité face à des pays comme le Kenya (à 10 %) ». « La situation est dramatique, [a témoigné à l’AFP, Thandi Makhetha ], directrice d’une usine textile à Maseru. Nous avons déjà perdu deux contrats majeurs avec des acheteurs américains. Si rien ne change, notre secteur va tout simplement s’effondrer. »
Afrique du Sud : risques massifs d’emplois et tentative de riposte
L’Afrique du Sud, grande exportatrice d’automobiles et d’agrumes vers les États-Unis, subit également la pression. Le pays subit un droit de douane de 30 % sur une large gamme de ses exportations vers les États-Unis (automobile, acier, agrumes).« Ces droits de douane frappent nos industries à un moment où l’économie nationale est déjà sous tension », analyse Peter Botha, analyste au South African Institute of International Affairs. La banque centrale estime jusqu’à 100 000 emplois menacés, notamment dans l’agriculture et l’automobile. Dans le secteur de l’agriculuture, ces droits de douanes touchent d’ailleurs les fermiers blancs que Trump semblait défendre, en accusant le gouvernement sud africain de discriminer ces derniers. Dans l’ensemble, le gouvernement a dû mettre en place des mesures de soutien exceptionnelles. Le gouvernement sud-africain a ainsi lancé un guichet « Export Support Desk » pour aider les exportateurs à s’adapter et explorer de nouveaux marchés.
Des répercussions à l’échelle du continent
Pour de nombreux experts, l’impact dépasse largement les pays directement visés. « L’onde de choc est continentale, estime Cécile Kouassi, économiste à l’Université d’Abidjan. Moins d’exportations vers les États-Unis, c’est moins de devises, moins d’investissements, et plus de chômage dans les filières concernées. »
Les conséquences ne se limitent pas aux secteurs touchés : la baisse de la demande américaine entraîne une surproduction, une chute des prix et des pertes en cascade dans l’économie informelle africaine. « Le tissu économique africain est encore fragile. Un tel choc externe peut accentuer la vulnérabilité des pays à faible industrialisation, » poursuit Mme Kouassi.
L’AGOA remise en cause et le risque d’une dépendance accrue
L’entrée en vigueur de ces droits de douane met également en lumière les limites de l’AGOA. Créé en 2000 pour stimuler les exportations africaines vers les États-Unis, ce programme est aujourd’hui remis en question. « Avec ces nouvelles barrières, c’est l’ensemble de la stratégie d’ouverture qui est fragilisée, » souligne le Pr. Ndlovu.
D’après un rapport du think tank CSIS, la dépendance de certains pays africains à quelques marchés et produits clés rend leurs économies particulièrement sensibles à toute modification des politiques commerciales internationales.
Des stratégies de riposte encore timides
Face à cette situation, les gouvernements africains cherchent à diversifier leurs marchés, notamment vers l’Asie et l’Europe. L’essor de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est également évoqué comme une réponse structurelle. Mais pour de nombreux acteurs, le temps presse. « La ZLECAf offre un potentiel, mais elle ne compensera pas à court terme la perte d’accès au marché américain, » prévient Peter Botha. Certains économistes plaident pour une réponse collective à l’échelle continentale. « C’est le moment pour l’Union africaine de s’affirmer face à Washington, et de négocier une suspension temporaire ou une adaptation des mesures pour les secteurs les plus vulnérables, » insiste Cécile Kouassi.
Vers une redéfinition des relations commerciales ?
L’entrée en vigueur des nouveaux droits de douane américains représente un choc dont les répercussions pourraient être durables pour les économies africaines. Si le continent est forcé d’accélérer son intégration régionale et de diversifier ses partenaires, la période de transition s’annonce difficile. « Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas seulement la survie de certains secteurs, mais la capacité de l’Afrique à s’adapter à un monde commercial plus incertain et moins ouvert, » conclut le Pr. Ndlovu. Pour y faire face, la diversification des marchés, l’intégration régionale, via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) et la coordination diplomatique au sein de l’Union africaine, seraient, semble-t-il, plus que jamais nécessaires.
H. M.
