Adapter l’héritage économique de la révolution comorienne à l’ère du souverainisme africain et de la mondialisation

Par la rédaction-Le Karthala. 

À l’heure où la souveraineté économique revient au premier plan sur le continent africain, les idées de la révolution comorienne menée par Ali Soilihi (1975-1978) prennent un relief inattendu. Marquée par la volonté d’émancipation nationale et la promotion de la propriété collective, cette expérience révolutionnaire inspire, questionne et invite à repenser l’avenir face aux défis contemporains.

Un projet d’émancipation économique radical

Sous Ali Soilihi, l’économie comorienne tente une révolution : réforme agraire, encouragement des coopératives, nationalisation de certains secteurs, alphabétisation massive. Il s’agissait de donner à chaque Comorien la possibilité de participer à la vie économique, de rompre avec la dépendance et de redonner de la dignité au monde rural. 

La propriété collective et la gestion communautaire des ressources étaient vues comme un moyen d’ancrer le développement dans le vécu des populations. Mais, comme l’ont rappelé Emmanuel et Pierre Vérin, dans leur ouvrage consacré à l’histoire de la révolution comorienne, paru en 1999 aux éditions le Harmattan, cette politique a aussi rencontré ses limites, notamment par la difficulté de mobiliser durablement les jeunes et les paysans autour des projets d’État ».

Souveraineté économique : une idée redevenue centrale

La crise du multilatéralisme, la pandémie de Covid-19 et les pressions extérieures ont remis à la mode l’idée de souveraineté économique. Beaucoup de pays africains veulent aujourd’hui « faire par eux-mêmes », maîtriser leurs ressources, protéger leurs filières agricoles et industrielles. La voix du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, récemment élu, résonne dans ce sens : « Nous devons sortir du cycle de dépendance, produire ce que nous consommons, et transformer nos matières premières sur place ». 

Cette orientation rappelle, sur bien des aspects, l’esprit des politiques d’Ali Soilihi. À cet égard, le président Ali Soilihi affirmait en en effet dans un discours à la nation du 30 septembre 1975 ceci : « Notre développement ne viendra pas d’ailleurs, il sera le fruit de notre travail et de la mobilisation de nos propres forces. »

Des adaptations nécessaires pour le XXIᵉ siècle

 Hybrider la propriété collective et l’initiative privée

Le modèle soilihiste misait sur la propriété collective, mais les expériences contemporaines montrent que la réussite passe souvent par une hybridation. Au Rwanda, par exemple, l’État a gardé la main sur les secteurs stratégiques mais encourage l’entrepreneuriat local. Aux Comores, un modèle mixte permettrait de conjuguer solidarité et efficacité.

Coopération régionale et souveraineté

Le souverainisme économique n’exclut pas l’ouverture. L’intégration dans la ZLECAf (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine) en est une illustration. Il ne s’agit pas de s’isoler, mais de négocier d’égal à égal, de défendre nos intérêts sur la scène continentale et protéger l’emploi des comoriens les plus précaires. Comme le prône certains responsables politiques, il s’agirait de prendre exemple le voisin tanzanien qui, tout en promouvant ses entreprises nationales et un certain protectionnisme assumé, s’impose comme un moteur régional.

 Financement et innovation

Sous la révolution, l’État était le principal investisseur. Aujourd’hui, la diaspora, le micro-crédit ou les financements africains sud-sud jouent un rôle clé.  La vraie révolution, serait de financer l’économie avec nos propres ressources et de réinventer l’agriculture avec la jeunesse. 

Souverainisme pragmatique

Pour l’économiste camerounais Dieudonné Essomba, interviewé récemment sur TV5 Monde, « le souverainisme n’est plus une affaire de slogans, c’est une affaire de stratégie : protéger les secteurs sensibles, investir dans l’éducation, et créer un climat favorable à l’innovation privée ». Ce sont là des pistes qui, aux Comores, pourraient s’inspirer de l’ambition initiale de la révolution tout en l’adaptant à la réalité du XXIᵉ siècle.

Tirer des leçons, sans nostalgie ni tabou

Pour le Sultan Chouzour, la vraie force de l’héritage soilihiste est d’avoir « prouvé qu’il était possible d’oser, de rompre avec le statu quo, et d’affirmer la dignité de la nation. Il ne s’agit pas de revenir au passé, mais d’apprendre à s’appuyer sur notre histoire pour bâtir une voie africaine vers le développement », a conclu le diplomate lors d’une journée commémorative consacrée ce 3 août en hommage à l’héritage de la révolution soilihiste. 

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