Hier 3 août 2025, il y a près d’un demi-siècle, les Comores vivaient l’une des périodes les plus intenses et les plus controversées de leur histoire contemporaine. À la faveur de l’indépendance arrachée en 1975, Ali Soilihi prenait la tête du pays et lançait une révolution aux accents modernistes, égalitaires et parfois radicaux. Aujourd’hui, alors que la société comorienne continue de chercher sa voie entre tradition, modernité et urgence de développement, l’héritage de cette révolution est trop souvent ignoré ou minimisé dans le débat public et politique. Un paradoxe qui interroge sur la capacité de la nation à se forger une mémoire commune et à structurer ses ambitions autour de ses propres références historiques.
Une révolution, des réformes de rupture
La période « révolutionnaire » ouverte par Ali Soilihi fut courte – moins de trois ans – mais ses ambitions furent immenses. Le projet soilihiste entendait rompre définitivement avec le legs du système colonial, les féodalités traditionnelles et les injustices sociales.
La réforme agraire visait à redistribuer la terre, à rendre la paysannerie actrice de son destin et à casser le système de grands propriétaires.
L’école fut repensée pour s’ouvrir à tous, les campagnes d’alphabétisation battirent leur plein, la jeunesse fut appelée à « prendre en main l’avenir de la nation ». Les femmes, longtemps cantonnées à la sphère domestique, se virent reconnaître de nouveaux droits, et furent encouragées à participer à la vie publique et professionnelle.
En moins de trois ans, la société comorienne a été invitée à se réinventer : les hiérarchies traditionnelles furent bousculées, l’autorité de l’État affirmée, la lutte contre les privilèges engagée, et une dynamique de modernisation insufflée, même si elle a rencontré de fortes résistances.
Un legs marginalisé et un débat confisqué
Pourtant, malgré l’ampleur de cette transformation, l’héritage d’Ali Soilihi demeure en grande partie marginalisé dans la mémoire nationale. L’éviction brutale du Président, son exécution, puis la restauration d’un ordre politique plus classique ont contribué à faire taire la référence révolutionnaire.
Ni l’école, ni les institutions, ni les acteurs politiques majeurs n’ont vraiment pris la mesure de ce que cette période a apporté – ou tenté d’apporter – à la société comorienne. La révolution soilihiste, pourtant riche d’enseignements, est rarement enseignée, commémorée ou débattue publiquement. Les rares débats sur le sujet se limitent souvent à des polémiques ou à des souvenirs personnels, alors qu’il s’agit d’un épisode structurant de notre histoire nationale.
L’absence de référentiel politique clair
Ce silence n’est pas anodin. À l’heure où le paysage politique national peine à se structurer autour d’idéologies ou de projets de société cohérents, l’absence d’un référentiel historique partagé est flagrante. Aucun des grands partis politiques ne revendique vraiment l’héritage du projet d’Ali Soilihi – que ce soit pour s’en inspirer, pour s’en démarquer ou pour en tirer les leçons.
Pourtant, la révolution comorienne fut l’une des rares expériences nationales à promouvoir ouvertement la propriété collective, la mise en commun des moyens de production, et une vision égalitaire des richesses. Ce choix idéologique, radical pour l’époque, pourrait aujourd’hui servir de point d’appui, y compris pour des partis politiques qui voudraient s’inscrire à contre-courant. Rien n’interdit, dans un débat démocratique apaisé, qu’une formation politique défende l’initiative privée, la liberté d’entreprendre, ou l’économie de marché, en assumant de se situer dans la filiation ou la contestation du modèle soilihiste. Cela clarifierait les lignes idéologiques et enrichirait la confrontation d’idées, pour le bénéfice de la société toute entière.
Les enjeux fondamentaux que la révolution avait placés au centre du débat, ustice sociale, égalité des chances, développement rural, émancipation des femmes, lutte contre le clientélisme, restent d’une brûlante actualité. Pourtant, faute de réflexion collective sur cette période, les propositions politiques peinent à s’enraciner dans une continuité historique ou idéologique.
La vie politique comorienne reste largement marquée par le court-termisme, la personnalisation du pouvoir, et le manque de clarté programmatique, alors qu’un retour critique et assumé sur l’expérience soilihiste permettrait de clarifier les positionnements et de fonder de vrais débats de fond.
Un chantier mémoriel à ouvrir d’urgence
Comment expliquer ce silence ? L’ombre de la répression qui a suivi la chute d’Ali Soilihi, la persistance de certains tabous, la peur de rouvrir de vieilles blessures, mais aussi l’absence de transmission institutionnelle et de volonté politique d’assumer l’ensemble du passé national, expliquent sans doute cette difficulté à faire de la révolution un socle commun.
Pourtant, il y a urgence à regarder cette histoire en face. Réhabiliter l’héritage d’Ali Soilihi ne signifie pas nier ses excès ou ses échecs, mais bien reconnaître que la nation ne peut se construire sans mémoire, sans débat et sans repères. La jeunesse comorienne, en quête de modèles, d’exemples et de sens, gagnerait à connaître cette période – ses espoirs, ses contradictions, ses leçons.
Le rôle des partis politiques et de la société civile
Il appartient aux partis politiques, mais aussi aux intellectuels, aux médias et à l’ensemble de la société civile, d’ouvrir ce chantier. La révolution soilihiste, comme toutes les grandes expériences nationales, doit être étudiée, critiquée, discutée. Elle doit servir de référentiel, non pour être sacralisée, mais pour permettre à chaque citoyen, chaque formation politique, de s’en inspirer ou de s’en démarquer en toute connaissance de cause.
Les Comores ne pourront avancer sereinement qu’en assumant toutes les pages de leur histoire, même les plus contestées, et en donnant à chaque génération la capacité de choisir, de s’approprier et d’enrichir ce qui fonde le projet national. Oublier la révolution, c’est aussi risquer de répéter les erreurs du passé et de priver le pays d’une boussole précieuse dans le tumulte du présent.
H. M.
